Inédits

J’avais volé la Nuit et l’avais cachée dans un endroit connu de moi seul. Avertis de ce délit par quelque succube, Dieu, le Diable et la Femme vinrent me trouver afin de la récupérer.
– Où as-tu enfoui l’objet de ton larcin ? s’écrièrent-t-ils ensemble.
Comme je refusais de répondre, ils entreprirent des recherches approfondies. Dieu fouilla l’ombre de mon âme, le Diable celle de mon corps, et la Femme celle de mon sexe. Ne trouvant rien, ils finirent par repartir en maugréant.
J’avais dissimulé la Nuit dans le seul lieu assez vaste pour la contenir toute entière.

L’ombre de mon Cri.

——

Je m’appelais Laurent à mon bras droit, Jules à mon bras gauche, Gabriel à ma jambe droite, Joseph à ma jambe gauche, Willy à mon tronc et Pierre à ma tête.
Fatigué de la chose, j’allai trouver Dieu :
– N’est-il pas possible d’harmoniser cette situation ?
Le Créateur eut un sourire cynique.
– Soit, répondit-il. Désormais tout ton être s’appellera le « Sans-Nom » !

——

Isabelle,

Je ne connais de toi qu’un soleil de résille sur le ciel de ta peau, et cependant mes yeux te tutoient par-delà les limites de l’Inconnaissable. Chaque jour en effet, je te suis dans la rue. Et cela depuis tant d’années que le sol s’en est déshabillé de son bitume. Que dis-je, te suivre ? Mes pas se greffent sur le sillage des tiens jusqu’à y décalquer leur vertige, et le rythme même du monde se métisse au lent ressac de nos corps inépousés. Combien de fois t’es-tu retournée sans rien remarquer de l’absolue palpitation que frôlait ton regard ? Oh Isabelle, mon Isabelle ! Serai-je un jour autre chose qu’une tumeur de désir sur mon propre épiderme ? Oseras-tu me racheter à l’odieux célibat qui frappe ma peau ? Je donnerais mille fois ma vie pour pouvoir te livrer, ne serait-ce qu’un instant, à la ruisselance de ma chair. Je voudrais m’abreuver de spasmes à la coupe de tes hanches, et y revomir mon trop-plein de fièvres ! Sais-tu l’absolue béance de mes volcans intestins ? Connais-tu les fureurs de ma ventraille ? Viens à moi, Isabelle ! Viens tatouer mon prénom sur tes cris ! Laisse-moi te peupler de mes mains, t’irriguer de sueur comme d’un fleuve emballé, me dévêtir en toi de mon pelage d’écume ! Je veux t’embrasser jusqu’à l’âme, moi dont les lèvres n’épousent que l’absence des tiennes, je veux t’aimer plus loin que la plus lointaine de tes moelles, et je veux que tu m’aimes à m’en faire reculer les os ! Oh Isabelle ! Isabelle ! Isabelle !…

…laisse mon pas rejoindre enfin le tien.

Un homme

——

Isabelle,

Il a suffi de ton « Non ! » d’hier soir pour me laisser aussitôt couler dans la première saoulerie qui passait à portée de désespoir. A vrai dire, ce n’est pas tant moi qui buvais l’alcool que l’alcool qui me buvait, me diluait dans ses propres soifs et s’enivrait de l’intime ruisselance de ma blessure d’aimer. Mon pas naissait à des géographies chancelantes, et je n’empruntais plus mes gestes qu’à l’ébranlement secret du monde. La salive en berne, j’errais de bar en bar, le regard infesté d’horizons mal éteints. Qu’ai-je fait d’autre ? Pas grand-chose. Enténébré vif, la chair alourdie de langueurs succubiennes, je me suis livré toute la nuit à d’obscures liturgies d’orge et de malt. Et le matin venu, si mes larmes ne soutiraient plus leur sel qu’à des sueurs anonymes, mon cœur s’ébattait plus que jamais dans la scansion de ton prénom adulé.

Isabelle,

s’il te plaie !…

Louis

——

Isabelle,

Viens en mes bras-serpents boire un venin d’abîme et damner les démons de mes nuits succubiennes ! Viens vaquer à mes stupres comme à autant de soifs et t’halluciner vive de mes plus noirs alcools ! Viens résoudre en un cri l’équation de mes spasmes et t’adonner à moi ainsi qu’à mille feux nus !

Isabelle,

laisse ta chair venir à ma chair !

Louis

——

Ce jour-là, j’avais réussi à obtenir une interview du Silence en personne. Arrivé à son domicile à l’heure convenue, je saluai mon hôte :

- Bonjour, Silence. Comment allez-vous ?

- …

- Puis-je commencer cette interview ?

- …

- Bien. Débutons par votre formation. Est-il exact que vous avez étudié à la Faculté de Mutisme appliqué de l’Université du Calme universel ?

- …

- Quand vous vous êtes lancé dans la vie professionnelle, avez-vous vraiment occupé les fonctions d’anti-klaxon auprès de la première automobile dépourvue de bruit ?

- …

- Comment expliquez-vous votre accession au poste de président de la Paix internationale ?

- …

- Quels sont vos projets actuellement ?

- …

- Enfin, pourquoi ne voulez-vous pas me répondre ?

- …

Déçu, je me préparais à ranger mon micro et mon matériel, lorsqu’une idée me vint tout à coup. Je posai au Silence la question suivante :

- … ?

Et brusquement, mon interlocuteur répondit :

- Boum ! Bang ! Aïe ! Qui-que-quoi-dont-où ! Tacatacatac ! Chargez ! Paf ! Ouïe ! Alea jacta est ! Ich bin ein Berliner ! Banzaï ! Sus à l’ennemi ! Etc etc !…

——

La marée monte.

Nous le sentions, nous le savions, dès avant d’arriver à la plage. Elle monte sur le sable, en nos chairs, sous nos voix. Nous n’y avions pas encore décalqué nos premiers pas, que son évidence puissante et salée s’est imposée à nous. Il n’y a personne à cette heure du soir. Nous nous approchons d’un brise-lames, nous abjurons progressivement les quelques centimètres qui nous séparaient encore. D’effleurements en effleurements, mon torse tutoie déjà ta poitrine. Nos regards se cherchent, se trouvent, se réciproquent, tandis que des fièvres secrètes font peu à peu balbutier nos gestes.

La marée monte.

Ta bouche décline doucement en la mienne la gamme de ses salives. Et mes lèvres qui jusqu’ici n’avaient épousé que l’absence des tiennes, s’enivrent brusquement de leur insolence humide et chaude. Mes paroles rougissent, tes silences gémissent… Seul ton prénom reste encore tatoué sur ce qui me reste de voix. Tes paumes s’adonnent lentement à mes hanches, les miennes récitent le galbe de tes fesses. Mais déjà mes doigts remontent, agrippent un à un les vertiges de ta chevelure, comme pour l’éplucher de ses rousseurs souveraines.

La marée monte.

A présent nos yeux se lèchent plus que nos langues ne se contemplent. Les premières frénésies peuplent nos phalanges de délicieuses crispations. Ma main titube sur la jeunesse de tes seins, tes doigts trébuchent sur la maturité de mon sexe. Et serré contre ton ventre, c’est l’univers entier qui entame le rituel immémorial de ma propre érection… Je n’inhale désormais plus l’air noyé d’iode, mais le souffle même de ta bouche, si tiède, si rauque, si saccadé. Et nous nous respirons l’un l’autre bien au-delà de nos poumons, là où le halètement abdique toute haleine…

La marée monte.

Nous nous arrachons soudain nos vêtements comme pour mieux extirper de nos peaux l’hérésie sacrilège du tissu. Mon jeans, ta jupe andalouse, mon sweat-shirt, ton chemisier jonchent bientôt le sable autour de nous. Nos sous-vêtements ne tardent pas à les y rejoindre. Et aussitôt, la beauté foudroyante de tes seins dardés me perfore le regard infiniment plus loin que les yeux… Nous sommes désormais nus, toi et moi. Insupportablement nus sur cette plage toute offerte à la bruine glaciale de janvier. Mais ce n’est pas de froid que nous frissonnons. C’est de notre propre désir. Des chamades infernales qui se disputent les battements de nos cœurs. De cette indicible moiteur qui habite nos paumes en délire de caresses…

La marée monte.

Je te regarde être rousse. Je contemple cette façon unique qu’ont les rousses d’être belles, d’être nues, d’être femmes. Même tes cris sont roux, même tes cris sont nus, même tes cheveux sont cris, même tes cheveux sont tout. Je veux te dévêtir de tes paroxysmes les plus intimes, et me révéler aux dernières de tes ferveurs. Alors tu adosses lentement ta chair à la dureté du brise-lames, et je viens habiter de ma faim tes cuisses entr’ouvertes. J’entre en ton corps comme on naît au monde, et ce mouvement devient soudain fou, marée haute, marée basse, marée haute, marée basse, marée haute, marée basse, soutirant à cette plage de chair qu’est ton ventre des cambrements de plus en plus tempétueux, des convulsions de plus en plus fauves, des soubresauts de plus en plus affolés.

La marée monte, monte, monte.

Nos langues se marient et se re-marient maintenant l’une à l’autre en de reptiliennes épousailles, pendant que mes mains convertissent tes seins à d’extatiques durcissements. Tes ongles se referment convulsivement sur la chair de mon dos, y faisant naître d’imperceptibles soleils de sang. Comme en réponse, je mords la blancheur de ton cou à en faire étinceler de douleur ton plaisir. Grimpant d’apogée en apogée, tu gémis déjà moins par ta bouche que par ton sexe. Moins par tes lèvres …que par tes lèvres. Au comble de l’absolu, tu rejettes enfin la tête en arrière et hurle de plénitude par chaque orifice de ton corps, tandis que je fais déferler au plus profond de toi l’éclatement ultime des vagues elles-mêmes… Tu sanglotes de bonheur, et tes larmes sont mon sperme, et mon sperme est ta sueur, et ta sueur ma salive. Et nous gisons longtemps – oh ! si longtemps !… – l’un dans l’autre, à même la froideur de la pierre, dans l’infinie ruisselance de nos chairs devenues océans…

La marée est à présent au plus haut. Mais quelque part, elle ne cessera jamais de monter encore…

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