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Interview de Louis Mathoux
Réalisée par Sanja Kalcic le 19 avril 2010 pour les
Editions du Somnambule Equivoque
1) Comment vous est venue l’idée d’écrire sur des
thèmes tels que le paradis, l’éternité, la mort, Dieu, le Diable… ?
(…) Depuis mon
enfance, j’ai toujours été passionné par ces grandes questions
existentielles, peut-être en réaction au discours futile, frivole et
superficiel que l’on entend tous les jours dans la rue ou chaque matin à la radio. Un penseur –
je ne sais plus lequel – a dit : « Il n’y a qu’une seule
certitude, c’est que nous mourrons tous un jour ». Dès lors, n’est-il
pas plus important de réfléchir à ces questions que d’essayer de connaître
les résultats des matchs de foot de la veille ? Le fait de
s’interroger sur cette réalité physico-métaphysique qu’est la mort n’a pour
moi rien de morbide ou de malsain, mais témoigne au contraire d’une
curiosité féconde, à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan humain.
(…)
2) Quelle est la place de ce livre dans votre
bibliographie ? Est-il différent de vos autres écrits ?
Dans Le
Livre des blasphèmes, j’ai cherché à innover au maximum, tout en
restant fidèle à l’esprit de mes précédents recueils : Croire au
feu, Gisement de cri, et Le Rire des succubes. Sans
trahir la démarche qui sous-tendait ceux-ci, j’ai introduit ici des
éléments nouveaux tels que l’élévation du Diable au statut de personnage à
part entière, l’irruption massive de la dimension humoristique dans le
récit, ou encore l’émergence d’un ton volontairement « blasphématoire »
et donc provocateur (cfr le titre !) Mais si le trio Dieu – la Femme
(Isabelle) – l’homme (trio déjà présent dans mes trois recueils précités) demeure
ici prépondérant, il n’en reste pas moins que chaque fable est entièrement différente
des autres, et donc unique. Je ne crois donc ni me répéter, ni me trahir,
mais au contraire me renouveler en profondeur. La preuve d’un tel
renouvellement me semble résider dans l’évolution d’une écriture de type
poétique dans Croire au feu vers une écriture nettement plus
prosaïque dans Le Livre des blasphèmes.
3) Croyez-vous en Dieu ? Si oui, le voyez-vous
vraiment comme cet être parfois magnanime mais souvent cruellement
cynique ?
Je crois
viscéralement en Dieu, ne serait-ce que par l’évidence avec laquelle
s’impose à mon esprit l’idée que l’Etre ne peut surgir du Néant. Si la
Création existe, son Créateur existe forcément ! Par contre, je
n’adhère plus du tout à l’image d’un Dieu doux, tendre, gentillet,
« maternant ses enfants », comme on le présente souvent dans la
théologie chrétienne traditionnelle. Je le crois capable au contraire d’une
grande cruauté dans certaines circonstances. (…) Certes une partie des
chrétiens a beau répéter à ce sujet : « Dieu a de bonnes raisons
pour agir ainsi, nous comprendrons plus tard, etc. ». Je persiste cependant
à dire que moi, je ne comprends pas. Et cette incompréhension engendre une
grande révolte devant la souffrance de tous ces hommes et de toutes ces
femmes. Pour ne pas parler de celle des enfants, des pauvres, des malades,
des personnes handicapées, etc. !
4) La façon dont vous décrivez le paradis correspond-elle
à la vision que vous en avez ? (si vous y croyez)
Je ne sais pas
si ce qu’on appelle le « paradis » existe ou non, mais s’il
existe, il doit certainement être aux antipodes de l’image volontairement
stéréotypée, voire délibérément caricaturale, que j’en donne dans « Le
Livre des blasphèmes » (…) Si j’étais philosophe ou théologien, je
parlerais évidemment du « paradis » d’une tout autre manière – je
l’envisagerais non comme un lieu physico-spatial mais comme un état
d’épanouissement et de béatitude intérieurs. Mais il se fait que je suis
poète, et pour certains poètes, il peut être si tentant de jouer avec les
stéréotypes et autres images d’Epinal !...
5) En vous lisant, on ressent une grande douceur, une
intense poésie mêlées à de la violence. Comment expliquez-vous cela ?
Comme la grande
majorité des hommes et des femmes de cette planète, je ressens au plus
profond de moi-même une aspiration viscérale à la tendresse, à l’harmonie,
à la paix (…). Cela n’a rien d’exceptionnel ni de particulièrement
méritoire, c’est au contraire quelque chose que nous ressentons tous dans
notre cœur. Or, chez tant d’entre nous, cette aspiration n’est-elle pas le
plus souvent contrecarrée par les circonstances de la vie, lesquelles nous
apportent souffrances, déceptions, frustrations et désillusions en tous
genres ? D’où les conflits et la violence qui en résultent, tant à
l’intérieur de nous-mêmes que sur le plan des relations interpersonnelles
ou supra-personnelles ( = entre des groupes humains). En cela, je pense,
mes « fables » peuvent être comprises par celles et ceux qui me
lisent, car elles rejoignent leur vécu au quotidien, et la contradiction
évoquée dans votre question n’est qu’apparente.
6) Qui est réellement le personnage d’Isabelle ?
Pourquoi se montre-t-elle si cruelle ? Représente-t-elle toutes les
femmes ?
Certes le
personnage d’Isabelle est inspiré par une personne réelle. Je n’en dirai
pas plus, parce que cela risquerait de passer pour un règlement de compte,
ce qui n’est absolument pas le cas. Si ce personnage se montre aussi cruel,
c’est tout simplement parce que j’ai transposé dans le domaine de la
fiction – en l’hypertrophiant jusqu’à la caricature, je tiens à le
souligner ! – une cruauté bien réelle dans le chef de la personne qui a
inspiré ce personnage. Et ce dans un esprit, non de quelconque vengeance,
mais de thérapie et de libération. (…) Toutefois je m’empresse de préciser
que ce personnage féminin ne représente en aucun cas toutes les
femmes, ni même la majorité d’entre elles ! Parmi la gent féminine, je
compte beaucoup d’amies qui sont des personnes remarquables et pour
lesquelles j’éprouve énormément de respect. Elles ont souvent des qualités
que bon nombre d’hommes ne possèdent pas : une grande capacité
d’écoute, une intuition naturelle des êtres et des choses, une ouverture à
la compassion, etc. Il est essentiel de comprendre que le personnage
d’Isabelle ne représente personne d’autre qu’elle-même, mais qu’il est vu cependant
à travers le prisme de cette féminité à laquelle, en tant qu’homme, je suis
tellement sensible.
7) Il y a un nom récurrent dans votre livre : le
vôtre, Louis Mathoux. Pourquoi ? Est-ce vraiment vous qu’il représente,
ou avez-vous plutôt des similarités avec l’homme de ces fables ?
(…) Si je parle
parfois explicitement de moi dans ce livre – à travers la mention littérale
de mon prénom et de mon patronyme –, ce n’est pas tant pour le plaisir de
me mettre moi-même à l’avant-scène, que pour répondre à la nécessité
impérieuse de me concevoir comme « objet » et donc de me distancier
de moi-même. En effet, ceux que l’on nomme les « fous » (…) se
définissent, je crois, par leur incapacité à adopter une quelconque distance
critique par rapport à eux-mêmes, à « s’objectiver ». Et,
personnellement, je ne tiens pas à devenir fou ! D’où cette présence
« objectale » de moi-même dans ce livre-ci. Une présence
« objectale » qui s’opère d’ailleurs le plus souvent sous l’angle
de l’autodérision, c’est-à-dire de l’humour, lequel constitue également un
puissant bouclier contre la menace permanente de la folie.
8) A travers vos textes, y a-t-il des sujets de
réflexion que vous voudriez que le lecteur aborde ?
(…) je ne nie
absolument pas l’existence ni la gravité de la violence physique – celle-ci
existe, et elle est dans tous les cas inacceptable et inadmissible car
destructrice –, mais il existe également un autre type de violence dont on
a très rarement conscience parce que les médias ne l’évoquent que fort peu
et de manière souvent évasive. Cette autre forme de violence, c’est la
violence morale (psychologique), moins visible que la violence physique,
moins directement « appréhendable » par le canal des sens, moins
rentable en termes d’indices d’écoute, mais pour cette raison même plus
insidieuse. Cette forme « discrète » de violence peut bien
entendu s’exercer d’un homme envers une femme, comme d’une femme envers un
homme. Ce n’est absolument pas une question de sexe ! Etant homme, je
l’ai personnellement ressentie venant de la part d’une femme – la fameuse
« Isabelle » dont il est question dans ce livre –, mais il est
évident que les femmes la ressentent tout aussi bien venant des hommes.
Encore une fois, il n’est nullement question ici d’une quelconque
« guerre des sexes », mais plutôt de la dénonciation indirecte
d’un discours médiatique qui occulte ou minimise trop souvent cette réalité
insidieuse que constitue la violence psychologique. (…)
9) Pour terminer, désirez-vous ajouter quelque
chose ?
Oui : une petite
pincée de sel, svp ! (…)
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