Interview

 

Anne-Marie Lambert : Louis Mathoux, quelles sont les raisons qui vous poussent à prendre la plume pour écrire ?

Louis Mathoux : Je pourrais évoquer la passion de la littérature, le besoin de créer, l’envie de partager avec les autres par le biais de l’écrit, et sans doute tout cela est-il présent. Mais la principale raison a trait à mon vécu personnel, plus précisément à un évènement de mon existence qui, fût-il d’ordre personnel, n’en rejoint pas moins la destinée humaine toute entière dans ce qu’elle a de plus absurde, de plus inexplicable, de plus désespérant.

A.-M. L. : Quel est donc cet évènement ?

L. M. : C’est la mésaventure la plus tragiquement banale qui puisse affecter tout être humain quel qu’il soit, et qui touche d’ailleurs bon nombre d’entre nous à un moment ou à un autre de notre vie, à savoir le fait d’aimer une autre personne plus que tout au monde, sans que cet amour soit réciproque. Au-delà de la souffrance ressentie – et elle est immense –, on se retrouve alors devant ce que j’appellerais un « scandale métaphysique ». En effet, il nous paraît logique de penser que l’amour, dans son essence même, appelle la réciprocité. Quand on aime quelqu’un, il est quelque part impensable que ce quelqu’un ne vous aime pas en retour. Or cela n’a pas été le cas avec la femme que j’aimais, ou du moins cela a très vite cessé d’être le cas. D’où l’impression d’absurdité existentielle que j’ai ressentie, d’autant plus que je sais que de très nombreuses personnes, hommes ou femmes, ont fait ou font la même expérience. L’acte d’écrire se présente dès lors à moi comme une façon de dénoncer ce scandale métaphysique.

A.-M. L. : Dans vos œuvres, vous parlez beaucoup de Dieu. Faut-il y voir une tentative de résoudre, par le recours à la transcendance, ce problème existentiel ?

L. M. : Oui et non. Car la foi en Dieu appelle très vite d’autres questions, à commencer par la suivante : quel est donc ce Dieu, censé être Amour, mais qui permet en même temps l’échec absolu, irrémédiable, incompréhensible de la volonté de réalisation amoureuse ? Pourquoi l’Amour autorise-t-il sa propre négation, son propre « non-accomplissement » dans le cadre de la destinée humaine ? En fait, nous ne savons rien de Dieu, et même si l’on croit en lui, il se révèle davantage source de questions que de réponses.

A.-M. L. : Vous déclarez ne rien savoir de Dieu, mais en même temps vous le mettez très régulièrement en scène dans vos textes. Comment cela est-il possible ?

L. M. : Le Dieu présent dans mes récits poétiques n’a rien à voir avec l’image classique que nous en a léguée la tradition judéo-chrétienne, que ce soit le Dieu-juge, le Dieu redoutable de l’Ancien Testament, ou le Dieu-tendresse, le Dieu-miséricorde des Evangiles. Je dirais que la représentation divine qui apparaît dans mes textes est celle d’un Dieu absurde et ambivalent : il est le Créateur, mais en même temps il ne cesse de perdre les rênes de sa création. Il entend affirmer et réaffirmer ses prérogatives de « patron de l’univers », mais il se voit concurrencé en permanence par le pouvoir de la Femme. Il constitue souvent le dernier recours de l’homme souffrant ou désespéré, mais c’est pour mieux enfoncer encore davantage celui-ci. Bref, il constitue le reflet fidèle d’une existence humaine vouée à l’absurdité et au malheur.

A.-M. L. : Pourtant on décèle une forme d’humour sous-jacente dans les péripéties qui, au fil de vos récits, opposent l’homme à Dieu, ou l’homme à la Femme. N’est-ce pas contradictoire ?

L. M. : Pas du tout. Car devant le caractère incompréhensible du monde où nous sommes plongés, l’humour remplit à peu près la même fonction que Schopenhauer assignait à la musique : il adoucit la souffrance, permet une prise de recul par rapport à la fatalité, rend supportable ce qui est par nature « in-supportable ». Sans le recours à une certaine forme d’ironie, il ne resterait plus à l’homme que la perspective du suicide ou de la folie. D’où le caractère souvent humoristique de mon écriture.

A.-M. L. : Que dire enfin de la place qu’occupe la Femme – avec une majuscule – dans votre œuvre ?

L. M. : Quelques personnes ont mal interprété le rôle que j’y assignais à la femme, et en ont conclu à une certaine forme de misogynie de ma part. Cela m’a blessé, parce que rien au monde n’est moins vrai. Etre misogyne consiste à mépriser la femme, comme le faisait Montherlant – on sait qu’il était un homosexuel plus ou moins refoulé –, notamment dans son cycle romanesque Les Jeunes Filles. Ma conception de la femme se situe à l’opposé de cette vision des choses. A l’instar de Marcel Moreau, dont je suis un grand admirateur, j’ai plutôt tendance à placer la femme sur un piédestal, à lui vouer un culte qui peut se révéler parfois excessif. D’où l’intensité de la souffrance ressentie lorsque les sentiments que je lui porte ne sont pas payés de retour, ainsi que je l’ai expliqué plus haut. Et c’est cette même souffrance que je mets en accusation, non la femme elle-même.

 

(Interview réalisée pour L’Echo des lettres, n° 159, 3ème trimestre 2004)

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